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31/5/2023

Lecture: The Soul Of A New Machine (partie 1)

Sorti en 1981, au moment d'une effervescence marquée de l'informatique aux USA, ce livre documente le développement d'un nouveau "minicomputer" au sein de la société Data General. (Partie 1)

The Soul Of A New Machine est un ouvrage écrit par Tracy Kidder et publié en 1981. Il revient régulièrement dans les classements des meilleurs livres en catégorie Sciences et Technologies, a remporté le Pulitzer et un American Book Award. Vendu aujourd’hui pour quelques dollars, cela aurait été bête de s’en priver alors j’en ai acheté une exemplaire.


Book cover
L'édition la plus récente

Tracy Kidder, journaliste, s’immerge entre 1978 et 1980 au sein d’une équipe d’ingénieurs de la société Data General (proche Boston, USA) qui est en charge de concevoir, développer, valider et livrer un nouvel ordinateur en un temps record afin de sauver l’entreprise. Nom de code de la machine: Eagle.

A cette période, c’est l’effervescence dans cette industrie de l’informatique aux USA. Les ordinateurs ressemblent à des armoires et on y accède par des terminaux périphériques. IBM domine le segment des « grosses » machines : celles dédiées aux entreprises fortunées, écoles, institutions etc. auxquelles IBM offre en supplément pléthore de services pour les accompagner. Pour ce qui est des machines plus "petites" (ce sont toujours des armoires), à destination des entreprises plus modestes ou scientifiques désireux d’avoir de quoi scripter des calculs : plusieurs entreprises de taille très inférieure à IBM se livrent une guerre commerciale féroce. Notamment Digital Equipment Corportation (DEC) et Data General (DG).

Un minicomputer à l'époque : une armoire (considérée petite), et des périphériques divers pour l'exploiter

En 1978, DEC sort VAX, une machine 32-bits, alors que DG en est encore aux architectures 16-bits et n’a aucun projet sérieux en cours en 32-bits qui semble alors pourtant être l’avenir. Branle-bas de combat : DG doit mettre au monde une nouvelle machine le plus vite possible si elle ne veut pas se laisser distancer. Tracy Kidder et son rédacteur en chef à The Atlantic flairent alors qu’une investigation dans ce milieu, a ce moment là, vaudra certainement le détour. Et ils ont eu raison.

Je ne vais pas faire ici de synthèse de ce livre. Sa lecture se fait très facilement et l’intérêt est vraiment dans le déroulement de « l’aventure » humaine que représente la livraison de ce nouvel ordinateur. L’auteur parvient à créer une ambiance et une intrigue, certainement simplifiées mais très prenantes et (presque) dignes d'un roman. Les personnalités décrites sont complexes et les évènements, pittoresques.

Les amateurs de technique ne seront pas en reste : on y parle mémoire, connectique, processeur, portes NAND, analyseurs logiques etc. Il y a un vrai intérêt Historique à ce niveau-là.

Je ne vais pas non plus faire la critique de l'ouvrage. Je ne l'ai que trop aimé, cela serait très biaisé. Je vais plutôt lister quelques passages/idées qui m’ont fait réagir. Pas forcément dans un bon ou un mauvais sens, plutôt dans le sens où ce sont des choses qui parleront sans doute aux Ingénieurs qui liront ces articles. Il y aura en effet 3 articles sur ce livre, tellement il est riche.

Libre à vous de tirer les enseignements que vous jugerez utiles de ces quelques bullet points.

Les ingénieurs

L'équipe Projet qui a mis au monde la machine : experts Systèmes, Hardware, OS, Langage Assembleur, Langage Machine. Tom West, la tête pensante aux commandes, a soigneusement évité cette photo.
  • La pression appliquée sur les ingénieurs par leur management, ainsi que leur passion pour leur travail, sont telles que les journées de travail s'organisent en (longs) shifts. Les ingénieurs peuvent travailler sur leur partie de la machine de 10h du matin à 3h du lendemain matin, et ce 6j/semaine pendant près d'un an.
  • Pendant la période de mise au point de la machine (le debug hardware et software une fois celle-ci conçue et développée), deux ingénieurs qui ne parviennent pas à travailler ensemble dans la même pièce finissent par former le meilleur duo qui soit lorsqu'ils décident de travailler sur 2 shifts séparés. L'un travaille jusqu'à 3h du matin, et consigne dans un logbook ses notes (ses découvertes, résolutions, difficultés etc.). A 3h, l'autre arrive, lit ses notes, et poursuit le travail. Il remplit également le même logbook qui sera à nouveau lu par le premier lors de son shift, et ainsi de suite.
  • Il y a une fracture claire entre les "jeunes" ingénieurs (~25 ans) qui ont tôt eu accès à un ordinateur (au lycée par exemple) et les « vieux » (qui n’ont que 5 ans de plus que les premiers) qui ont conçu des ordinateurs mais n’y ont jamais eu accès auparavant. Les premiers voient leur travail comme un prolongement de leur hobby, car sur leur temps libre ils développent des logiciels ou jouent à Adventure. Les seconds, comme un labeur, même si au fond ils aiment leur travail. Les premiers ne « déconnectent » alors jamais et les burn-out pleuvent. Les seconds s’épargnent ces problèmes majeurs en n’ayant aucune machine chez eux. Cela ne les empêchent pas d'être au bord de la rupture eux-même.
« I’ve gotta keep life and computers separate, or else I’m gonna go mad. ».
  • Un ingénieur témoigne ardemment dans le livre d’une transformation ("chemical change") dans sa vie d’ingénieur au moment où, après avoir sué sang et eau sur la mise au point d’un précédent ordinateur, il l’a enfin vu sortir en des centaines d’exemplaires sur un des tapis roulants de la chaîne de production. Toute la douleur, les crampes d’estomacs liées au stress ont disparu. Tout ce qu’il voulait alors faire ? recommencer avec un autre projet.
  • Un autre ingénieur parle de cette même excitation, teintée de peur. Par le passé, il a participé au développement d'un terminal particulier, vendus à travers tous les USA. Un beau jour, une erreur de microcode est détectée et il doit aller propager manuellement le correctif à travers le pays. Lors de sa première escale, il pénètre dans une pièce ou des dizaines de personnes sont en train d'utiliser le terminal, qu'il considère comme son bébé. Sa première réaction a été de trembler: "Pourquoi vous utilisez ma machine ? Pourquoi n'utilisez-vous pas un vrai terminal ?" se dit-il, démontrant sa modestie (et sa connaissance de tous les vices cachés du système également?). Finalement, cette utilisation répandue de son produit créa en lui une satisfaction immense.
  • Après avoir mis au point la machine, et l'avoir mis en production série, les ingénieurs constatent que l'équipe Marketing de DG s'active et est désormais l'ambassadrice d'Eagle à l'extérieur de l'entreprise. Ils ont d'ailleurs rebaptisée cette machine MV/8000. En écoutant le discours Marketing vantant les mérites du produit, beaucoup se disent :
"Wow, did I do that?"

Dans le prochain article je m'attarderai principalement sur les méthodes de management employées à l'époque dans cette entreprise. Ainsi que sur quelques aspects techniques de résolution de problèmes.

Aurélien NARDINI

Un Système Sans Problème est une ressource de connaissances et de savoir-faire pratiques, avec exemples concrets.

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